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IRAN : « Le Guide de la révolution est éliminé était une chose, le renversement du régime reste une autre », rappelle l’analyste Ibrahim KALLO

Depuis le 28 février dernier, le Moyen-Orient est confronté à une nouvelle guerre. Avec d’un côté l’Iran et de l’autre Israël et les Etats-Unis d’Amérique. Dès les premières heures du conflit, les deux alliés ont atteint leur première cible en éliminant le Guide suprême iranien, l’Ayatollah Ali Khamenei. Mais, plus de dix jours après le déclenchement de cette opération spectaculaire, on voit qu’éliminer le guide suprême est une chose, obtenir la capitulation du régime en est une autre. L’Iran se défend héroïquement. Le conseil des experts vient de désigner le fils pour succéder au père.

Pour comprendre les enjeux de ce conflit et leurs implications et ramification dans la région voire le monde, nous avons rencontré M. Ibrahim KALLO, juriste, expert en aide internationale et analyste en géopolitique mondiale.

Guineemtin.com : Bonjour M. Kallo, depuis quelques jours, la planète est de nouveau secouée par une nouvelle guerre au Proche-Orient. Qu’est-ce qui explique ces nouveaux combats dans le golfe ?

Ibrahim Kallo : Merci, M. Diallo, pour l’opportunité de contribuer à éclairer vos lecteurs sur la dynamique complexe et préoccupante des conflits qui agitent la région du golfe Persique depuis le 28 février 2026. Ce jour-là, une série de frappes aériennes conduites par une coalition israélo-américaine a ciblé le régime des mollahs en République islamique d’Iran, entraînant la perte tragique de plusieurs dignitaires du Corps des gardiens de la révolution islamique, y compris celle du Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei.

Baptisée l’opération « Epic Fury » (l’épopée de la fureur en français), cette opération vise, selon la Maison Blanche, à contrer des capacités de nuisance et des menaces imminentes que l’Iran pourrait faire peser sur les intérêts américains et mondiaux. Cependant, de nombreux analystes géopolitiques s’interrogent sur les réelles motivations économiques qui sous-tendent cette intervention. Il est à noter que l’Iran, en vendant ses ressources pétrolières à des prix inférieurs à ceux du marché aux puissances du bloc oriental, comme la Chine, opère également en dehors du système de dollars, soulevant ainsi des questions sur l’impact de cette stratégie sur l’économie capitaliste.

Il convient également de souligner que l’Iran incarne une forme de résistance face aux tendances hégémoniques israélo-américaines dans la région. Cela engendre non seulement des tensions avec l’État hébreu, mais suscite aussi des inquiétudes concernant le programme nucléaire iranien. Ainsi, la situation demeure délicate et mérite une attention soutenue de la part de la communauté internationale pour mettre fin aux hostilités et favoriser la paix et la stabilité au Moyen-Orient.

Mais justement, y a-t-il d’autres aspects qui sous-tendent, je dirais, les hostilités viscérales entre les Etats-Unis et l’Iran :

Ibrahim Kallo : Il est essentiel de replacer le conflit actuel dans son contexte historique, notamment son impact sur la stabilité au Moyen-Orient et les risques géopolitiques globaux.
Les racines de cette crise remontent à 1979, lorsqu’une révolution populaire éclata en Iran sous l’impulsion de l’Ayatollah Rouhollah Khomeini. Issu de l’exil, celui-ci a orchestré le renversement du Shah Mohammad Reza Pahlavi, à la tête d’une monarchie caractérisée par son alignement pro-occidental. Cette révolution a conduit à l’instauration de la République islamique, approuvée par un referendum à plus de 98 % en faveur du changement, consacrant ainsi l’Ayatollah Khomeini en tant que premier Guide suprême jusqu’à son décès. Avant son ascension, Khomeini accusaitvigoureusement le régime pro-occidental de Shah de galvauder l’identité islamique de l’Iran.

Devenu impopulaire à cause de sa gouvernance dictatoriale émaillée par une conjoncture insoutenable, le Shah fut contraint à l’exil aux États-Unis. Hantés par de velléités du Shah à déstabiliser le nouveau régime islamique, de nombreux étudiants révolutionnaires ont pris en otage 52 diplomates au sein de l’Ambassade américaine à Téhéran pendant 444 jours, tout en exigeant l’extradition du Shah pour être jugé en Iran par les nouvelles autorités. Cet épisode marqua la rupture définitive des relations entre l’Iran et les États-Unis.

Depuis lors, malgré la succession de différents présidents iraniens oscillant entre radicalisme et tentatives de rapprochement avec la puissance américaine et ses alliés occidentaux, le Conseil des Guides suprêmes a maintenu une attitude méfiante, voire hostile, à l’égard de l’Occident. Au fil des années, les États-Unis ont alterné entre sanctions et isolement diplomatique à l’encontre de l’Iran, tandis que le régime des mollahs a intensifié son idéologie anti-israélienne et anti-américaine, développant des réseaux ayant pour objectif de nuire aux intérêts de ces .
pays.

Il est également crucial de distinguer entre l’Ayatollah et le Mollah. Les mollahs représentent les érudits islamologues constituant les gardiens de la théocratie chiite en Iran, alors que les ayatollahs se démarquent en tant que cercles d’élite parmi ces gardiens. Leur expertise approfondie en jurisprudence, théologie, éthique et philosophie islamique leur confère le titre d’ayatollah, un rang reconnu qui surpasse celui des mollahs au sein de cette communauté cléricale.

Selon vous, y a-t-il une chance d’obtenir un cessez-le-feu dans les jours qui viennent ?

Ibrahim Kallo : Le Président Trump a conditionné l’arrêt des frappes militaires à la capitulation du régime iranien, bien que ce dernier détienne encore des atouts significatifs, notamment en matière de drones, de missiles balistiques et des avions de chasse. Ses capacités aériennes demeurent également sous-utilisées ; l’armée iranienne n’a pas encore dit ses derniers mots.

Bien que le régime soit de plus en plus impopulaire parmi une partie de la population iranienne, il y a des craintes générales quant à une ingérence étrangère dans les affaires du pays. Ce qui pourrait conforter l’Iran à ne pas lâcher du lest.

Les Etats-Unis et Israël ont marqué un coup en éliminant le guide de la révolution islamique. Malgré tout l’Iran n’a pas capitulé. Comment vous l’expliquez ?

Ibrahim Kallo : Malgré les pertes, l’idéologie chiite reste solidement ancrée dans le pays tout comme l’appareil militaro-politique du régime des mollahs demeure nébuleux, rendant les frappes aériennes plus ou moins inopérants pour faire effondrer le régime. De même, les Iraniens, à juste titre ou non, perçoivent l’aide des États-Unis à Israël comme une menace accrue, catalysant la volonté hégémonique et expansionniste de l’Etat d’Israël dans une région qui polarise les conflits géopolitiques du monde depuis plus du trois-quarts du siècle. Il est important de noter que le régime révolutionnaire repose sur cette idéologie durable, même aprèsla disparition de l’Ayatollah.


Par ailleurs, les bombardements américano-israéliens continusrisquent d’attiser la fibre patriotique des iraniens, susceptible d’entrainer une mobilisation populaire contre la guerre. La stratégie de l’Iran tendant à propager le conflit pourrait également inciter d’autres pays de la région voire au-delàs à intervenir pour protéger leurs intérêts économiques, notamment en ce qui concerne le détroit d’Ormuz, vital pour le transit des hydrocarbures et autres produits indispensables. À noter que 20% de l’approvisionnements du monde en ces produits transitent par cette voie maritime, sans oublier que l’essentiel de fourniture de produits alimentaires des pays du golfe s’achemine par cette même voie, bouée de sauvetage donc en chaine d’approvisionnement pour de nombreux pays européens, asiatiques voire africaine.

Entretemps, les tensions continuent de croître, avec des affrontements récents entre l’armée israélienne et le Hezbollah au Liban, tandis que la Russie et la Chine renforcent leur présence dans la région, partageant des renseignements stratégiques avec l’Iran. Cette situation consolide la détermination de Téhéran dans ses engagements militaires. Il en est de même pour les Houthis du Yemen ayant d’ailleurs déclaré leur volonté à entrer en action si la situation venait à s’aggraver.

Selon vous, les Etats-Unis pourront-ils installer un régime marionnette à Téhéran, comme le prétend Donald Trump au Venezuela, ou l’Iran restera toujours un caillou dans la chaussure de l’Amérique et d’Israël ?

Ibrahim Kallo : Les deux pays sont différents, notamment dans leur contexte géographique, sociologique, militaro-politique et institutionnel, etc. De ce fait, une opération militaire, même à l’image de celle ayant conduit au rapt du Président Nicolas Maduro du Venezuela, ne peut s’appliquercontre le régime islamiste iranien sans risques plus élevés aux conséquences incertaines. En outre, les capacités productives nucléaires de l’Iran ne sauraient être un facteur négligeable en termes de stratégies militaires dissuasives.

Dans la même veine, la récente désignation du MojtabaKhamenei comme le successeur du Guide suprême assassiné en dit long sur les capacités de résilience du régime révolutionnaire iranien, écartant toute hypothèse de mainmise sur le pouvoir par une puissance ennemie, comme les Etats-Unis ; il faut rappeler que premier est un fils du défunt Guide, démontrant, s’il en était besoin, la solidité du régime islamiste.

Les Etats-Unis et Israël promettent la capitulation de l’Iran. Mais quand on sait qu’en deux ans de guerre Israël a été incapable de mettre le Hamas hors d’état de nuire, peut-on croire à ce discours guerrier ?

Ibrahim Kallo : Le scenario défaitiste du régime des mollahs n’est pas acquis d’avance, puisque cette guerre est largement asymétrique, avec un potentiel pour l’Iran de s’adapter à toutes les situations dans sa résistance contre une puissance defeu américano-israélienne nettement supérieure. À cet égard, sans une force d’opposition militaire intérieure plus encline à prendre le relais, présage un goulot d’étranglement pour les forces en face d’arriver au bout de l’Iran assiégé.

Pour s’en convaincre, en dépit des pertes humaines et matérielles très élevées dans les rangs des gardiens de la révolution islamique iranienne, l’on dénombre à date 6 décès parmi les G.I. stationnés à la base militaire américaine au Kuwait.

Incapables d’atteindre le territoire américain, l’Iran s’en prend aux intérêts américains dans la région. Faisant des pays du Golfe des victimes collatérales. Selon vous, ces pays pourraient-ils former une nouvelle coalition contre l’Iran comme ce fut l’autrefois le cas contre l’Irak ?

Ibrahim Kallo : Il faut rappeler que l’Iran attaque des monarchies du golfe étant donné que celles-ci abritent des bases militaires américaines à partir desquelles l’Iran est pilonné. En stratégie militaire, on dit qui veut se défendre, va l’offensive.

En tout état de cause, ces monarchies ont intérêt à ne pas voir la crise s’enliser car le contraire serait plus dommageable à leurs économies ainsi que leurs relatives stabilités, nonobstant la disposition des américaines et certains pays du vieux continent, notamment la France, à leur porter assistance en cas de guerre ouverte

L’engagement de ces pays dans conflit contre l’Iran, ne risque-t-il pas de provoquer l’ire de leurs opinions publiques ?

Ibrahim Kallo : Au-delàs du courroux de leurs citoyens, ces pays ont une puissance de feu relativement inférieure à celle d’Iran.

D’un autre côté, la plupart de ces pays sont dorénavant dans la dynamique d’un rapprochement diplomatique avec l’Etat iranien, à la faveur des récents bons offices menés par l’Empire du Milieu.

S’agissant de la dimension religieuse, certains musulmans dénoncent le silence des Etats arabo-musulmans face à ce qu’ils considèrent comme une « agression américano-sioniste ». Qu’en pensez-vous ?

Ibrahim Kallo : Depuis la guerre de Six Jours en juin 1967 et celle du Kippour en 1973 qui ont bénéficié d’une grande unité déployée les pays arabo-musulmans dans la guerre contre Israël, les premiers n’ont guère démontré de telle solidarité dans une épreuve vis-à-vis de l’Etat hébreu. Se rappelant la Déclaration de Balfour de 1917, le fondement diplomatique britannique du « foyer national juif » en Palestine suivie d’une résolution de l’Assemblée générale du Nations Unies en 1947, à la base de la création de l’Etat d’Israël, ce dernier n’a jamais lésiné sur sa volonté hégémonique caractérisée par une montée en puissance progressive de colonisation en terre palestinienne.

De même, le monde arabo-musulman est souvent miné par de profondes divisions internes, notamment sur fond de rivalité sunnite et chiite.  À cela s’ajoutent les jeux d’influence de Washington et d’autres puissances du monde qui ont immensément contribué à fragiliser l’unité de la communauté du golfe ; la timidité et léthargie de la Ligue arabe, dans de beaucoup de situation de crise au Moyen-Orient, en est une illustration parfaite.

Justement, l’antagonisme entre Sunnites et Chiites est tel qu’on a l’impression que les premiers préfèrent aider les non-musulmans contre « leurs frères » ?

Ibrahim Kallo : L’origine du différend entre sunnites et chiites remonte à la mort du projet Muhammad PBSL, portant sur sa succession. Les chiites soutenant qu’Ali, gendre du Prophète, devait diriger, tandis que les sunnites privilégiaientune élection, choisissant Abou Bakr. Cette scission politique s’est théologisée après la bataille de Kerbala. Cette rivalité historique contribue à rendre la cohabitation conflictuelle de ces deux tendances doctrinales islamiques, selon que les pays soient à majorité sunnite ou chiite, à l’instar de l’Arabie saoudite pour le premier et l’Iran pour le second.

Les internautes sont vent debout. Ils accusent la Russie d’être un mauvais allié ? Est-ce votre opinion ?

Ibrahim Kallo : Dès la chute du Mur de Berlin en 1989, consécutive à la dislocation de l’ex Union des républiques socialistes soviétiques, le rapport de force géopolitique mondiale est nettement en faveur des Etats-Unis, plaçant ce pays comme la superpuissance planétaire à tout point de vue.   Cette suprématie, notamment dans les domaines de la guerre et de la sécurité, de la science et de la technologie, et de l’économie couplé à l’usure de la guerre en Ukraine entres autres constitueraient un handicap pour la Russie de s’engagerdirectement et frontalement dans les combats en cours pour soutenir l’Iran. L’adage selon lequel « qui va aller loin ménage sa monture » aurait donc toute sa place ici pour la Fédération de Russie. Cependant, la Russie tout comme la Chine, aurait déjà positionné des navires dans la région, théâtre de combats,dans le but de partager des renseignements avec l’armée iranienne.

Justement, existent-ils des accords de défense entre la Russie et tous ces pays : Venezuela et Iran ? Si oui, quels sont les termes de ces accords ?

Ibrahim Kallo : Il n’existe pas un accord de défense mutuelle en soi ni avec le Venezuela ni avec l’Iran. De surcroit, la doctrine Monroe dissuade d’autres puissance étrangères de tenter de tisser toute influence militaro-sécuritaire stratégique dans l’Hémisphère Ouest y compris les pays de l’Amérique latine et centrale et des Caraïbes que l’Oncle Sam considère comme sa sphère d’influence naturelle au regard de la doctrine susdite. Mais des échanges existent entre la Russie et l’Iran dans le cadre de la coopération internationale.

Face à ce chaos mondial, l’Afrique peut-elle parler d’une seule voix, sachant que les pro-russes comme l’AES soutiennent forcément l’Iran ?

Ibrahim Kallo : Les enjeux géopolitiques et géostratégiquessont complexes et diversifiés que l’on ne s’imaginerait une prise de position commune africaine dans ce conflit au MoyenOrient. À titre illustratif, c’est de bonne guerre que les pays de l’AES se montrent plus ou moins tranchants dans leur communication sur la présente guerre au golfe que par exemple la CEDEAO qui s’est contentée d’un communiqué laconique, soufflant le chaud et le froid. De plus, depuis les coups d’état dans ces pays de l’AES couronnés d’une ouverture vers le bloc oriental, les relations entre ces derniers et les pays occidentaux, surtout la France, ne sont pas aux beau fixe. Le retrait des forces Berkane française au Sahel ainsi que celles d’Africom du Niger sont une illustration parfaite de cet état de fait.

Il importe de bémoliser que les américains, tirant des leçons du rapprochement de plus en plus croissant des pays moins amicaux tels que la Russie, la Chine, l’Iran, etc. vis-à-vis de l’AES, ont récemment relancé les échanges avec des pays de la confédération AES, visiblement dans une dynamique de contrecarrer les premiers ; la géostratégie ou la realpolitik est en marche !

Votre dernier mot ?

Ibrahim Kallo : Le droit international, socle du multilatéralisme établi après la Seconde Guerre mondiale, se trouve aujourd’hui à un tournant crucial. Les actions unilatérales des États-Unis sous l’administration Trump portent atteinte à la gouvernance mondiale basées sur des règles et menacent par voie de conséquence les avancées en matière de paix et de stabilité qui ont sous-tendu la création de l’ONU. Les opérations militaires américaines, telles que « l’Opération Résolution Absolue » pour la capture du Président Nicolas Maduro du Venezuela, et « l’Opération Marteau de nuit » contre les installations stratégiques iraniennes, illustre des violations du droit international.

Il est impératif que les autres acteurs régionaux s’engagent activement pour préserver l’idéal commun et promouvoir un dialogue constructif au sein des Nations Unies.

Ibrahim KALLO, Juriste, expert en aide internationale et analyste en géopolitique

Email : kalloibrahim76@yahoo.com

Propos recueillis par

Habib Yembering Diallo pour guineematin.com