Bella BAH « Apporte son soutien à la proposition du ministre avec une réflexion approfondie »

La véritable question n’est pas de savoir si les citoyens doivent se procurer eux-mêmes de l’eau potable. Dans un État moderne, l’accès à l’eau est une responsabilité publique. Ce n’est ni une faveur ni un privilège. C’est un service essentiel.

Cependant, il faut regarder la réalité avec lucidité.
Pendant plus de quarante ans, les investissements dans les infrastructures hydrauliques n’ont pas suivi la croissance démographique, l’urbanisation rapide et l’expansion des villes. Pendant ce temps, les besoins en eau ont explosé. Face à l’insuffisance du service public, les populations ont naturellement développé leurs propres solutions : forages individuels, puits privés et systèmes autonomes d’approvisionnement.
Peut-on reprocher aux citoyens d’avoir cherché à satisfaire un besoin vital ? Certainement pas.

Mais peut-on, en tant qu’État, rester les bras croisés face à une prolifération anarchique des forages qui menace les nappes souterraines, fragilise les sols, augmente les risques environnementaux et compromet l’avenir de la ressource ? Certainement pas non plus. Les situations observées dans certaines zones urbaines, notamment à Nongo, rappellent que l’exploitation incontrôlée des eaux souterraines peut avoir des conséquences importantes sur l’environnement et la sécurité des populations.

L’eau souterraine n’appartient à personne individuellement. Elle constitue un patrimoine collectif national. Chaque forage puise dans une ressource qui doit également rester disponible pour les générations futures. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des pays du monde réglementent strictement les prélèvements d’eau souterraine.

En France, comme dans de nombreux pays, les forages et prélèvements importants sont soumis à déclaration ou à autorisation administrative selon les volumes prélevés.

En Afrique de l’Ouest, le Sénégal encadre les prélèvements et investit massivement dans des infrastructures structurantes afin de réduire progressivement la dépendance aux solutions individuelles. Le pays a lancé le projet de Grand Transfert d’Eau, évalué à près de 4 758 milliards FCFA, destiné à sécuriser durablement l’approvisionnement en eau potable de plusieurs grandes agglomérations et de millions d’habitants.

Parallèlement, le Sénégal prévoit encore plus de 105 milliards FCFA d’investissements supplémentaires en 2026 pour développer les réseaux, construire de nouveaux forages publics et renforcer l’accès à l’eau en milieu rural.

La Côte d’Ivoire suit la même logique. Son Code de l’eau encadre l’exploitation des ressources hydriques, y compris les eaux souterraines et les ouvrages de captage. Le pays poursuit également un vaste programme d’investissements dans l’eau potable et prévoit la mobilisation de plusieurs centaines de milliards de FCFA pour sa stratégie nationale de l’eau et de l’assainissement.

Autrement dit, les États qui réussissent dans le domaine de l’eau combinent toujours deux éléments : des investissements massifs dans les infrastructures publiques et une réglementation rigoureuse de la ressource.

La logique d’une réglementation des forages n’est donc pas d’abord fiscale. Elle est environnementale, économique et stratégique.

Premièrement, elle permet de limiter le gaspillage. Une ressource totalement gratuite est souvent perçue comme illimitée alors qu’elle ne l’est pas.

Deuxièmement, elle favorise la mutualisation des infrastructures. Au lieu de voir chaque concession réaliser son propre forage, plusieurs ménages ou plusieurs immeubles peuvent partager un même ouvrage, réduisant ainsi la pression exercée sur les nappes souterraines.

Troisièmement, elle permet de financer les études hydrogéologiques, la surveillance des nappes, la protection des zones de recharge, le contrôle de la qualité de l’eau et le développement des réseaux publics.

Enfin, elle rétablit une certaine équité. Pourquoi l’usager raccordé au réseau public paierait-il son eau alors que certains gros consommateurs exploiteraient gratuitement une ressource nationale, parfois à des fins commerciales, sans contribuer à sa préservation ?
La bonne approche n’est donc pas de taxer l’eau indispensable à la vie. L’accès à l’eau domestique de base doit rester protégé.

En revanche, lorsqu’un prélèvement dépasse les besoins normaux d’un ménage, lorsqu’il devient intensif, collectif ou commercial, il est légitime qu’il participe à la préservation de la ressource qu’il exploite.

Le véritable scandale n’est pas de réglementer les forages. Le véritable scandale serait de laisser disparaître nos nappes souterraines par manque de courage politique alors que nous savons qu’elles constituent une réserve stratégique pour les générations futures.

Par ailleurs, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître l’ampleur du défi. Les estimations montrent que les investissements nécessaires pour assurer un accès généralisé à l’eau potable à l’ensemble des Guinéens se chiffrent à près de 2 milliards de dollars.

Dans le même temps, la SEG traverse une crise structurelle profonde. Lorsque le coût de production du mètre cube d’eau atteint environ 14 300 GNF alors qu’il est vendu autour de 4 000 GNF, le modèle économique devient difficilement soutenable à long terme. Une réforme du modèle financier du secteur apparaît donc incontournable.

L’objectif ne doit jamais être de remplacer le réseau public par les forages. L’objectif est qu’un jour chaque Guinéen bénéficie d’une eau potable distribuée par un service public performant, fiable et accessible.
Mais en attendant d’atteindre cet objectif, la réglementation des forages, leur suivi technique et leur mutualisation à l’échelle des quartiers constituent des solutions responsables pour protéger à la fois la ressource, l’environnement et les populations.
C’est cela aussi, gouverner avec responsabilité : préparer l’avenir tout en gérant rationnellement les contraintes du présent.

Bella BAH
Activiste très indépendant