La Chambre de jugement de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) a poursuivi, ce mercredi, l’examen du dossier impliquant l’ancien président de la Cour constitutionnelle, Mohamed Lamine Bangoura, poursuivi pour des faits présumés de détournement de deniers publics, corruption, enrichissement illicite, blanchiment de capitaux et complicité. À l’issue des débats, le ministère public a requis dix ans d’emprisonnement ferme contre l’ex-haut magistrat ainsi que contre ses deux coaccusés, Amadou Diallo et Sidiki Sylla,
Placés au cœur de cette procédure, Mohamed Lamine Bangoura, actuellement détenu à la Maison centrale de Conakry depuis le 15 décembre 2022, ainsi que ses coaccusés Amadou Diallo, ancien vice-président de la Cour constitutionnelle, et Sidiki Sylla, ancien directeur des affaires financières (DAF), font l’objet de poursuites portant sur plusieurs montants jugés litigieux. Les deux coprévenus étant en fuite, un mandat d’arrêt a été décerné contre eux le 7 novembre 2025.
Selon l’accusation, les faits concernent notamment 20 milliards de francs guinéens correspondant au budget alloué à la Cour constitutionnelle durant leur gestion, 15 milliards de francs guinéens destinés à l’organisation des élections présidentielle, législatives et communales de 2020, ainsi que 9 milliards de francs guinéens représentant des rétrocommissions présumées sur les loyers du bâtiment abritant l’institution à l’époque des faits.
À l’audience, Lancinet Kanko Kourouma, ancien greffier de la Cour constitutionnelle et partie civile dans cette affaire, a été entendu par la Cour.
Dans sa déposition, il a expliqué les griefs qu’il formule contre l’ancien président de l’institution.
« En 2019, il y a eu le rappel salarial qui a été versé sur le compte de la Cour constitutionnelle dont j’étais le greffier. Le montant de ce rappel est intervenu au moment où Mohamed Lamine Bangoura était président de la Cour. Je lui reproche d’avoir refusé mon salaire malgré toutes les démarches entreprises pour faciliter son paiement. Je lui réclame un montant de 1 milliard 887 millions 250 mille francs guinéens ainsi qu’un montant de 1 milliard 650 millions de francs guinéens à titre de dommages et intérêts, car j’ai énormément souffert dans cette affaire », a-t-il déclaré.
Invité à réagir aux déclarations de la partie civile, Mohamed Lamine Bangoura a rejeté toute responsabilité dans le paiement des salaires du personnel de la Cour constitutionnelle.
« La Cour constitutionnelle ne paie pas les salaires. Les salaires sont versés par les services centraux. Je n’ai aucune possibilité de m’impliquer dans le processus de paiement des salaires. La Cour constitutionnelle est composée de neuf membres et le greffier n’en fait pas partie. Pendant tout ce temps, M. Kourouma percevait son salaire de trois millions de francs guinéens comme tous les autres. Il parle d’un paiement de neuf milliards de francs guinéens de rappel de salaires en 2019. Ce rappel n’a jamais été payé », a soutenu l’ancien président de la Cour constitutionnelle.
À l’issue de cette phase, la Cour a déclaré les débats clos et ouvert la séquence des plaidoiries et réquisitions.
Premier à prendre la parole, l’Agent judiciaire de l’État, Me Pépé Antoine Lamah, a estimé que les infractions reprochées aux prévenus étaient suffisamment établies.
Selon lui, Mohamed Lamine Bangoura n’a produit aucun justificatif concernant l’utilisation des 20 milliards de francs guinéens de budget mis à la disposition de la Cour constitutionnelle, ni des 15 milliards de francs guinéens alloués pour l’organisation des scrutins de 2020.
L’avocat de l’État a également insisté sur l’affaire des loyers du siège de la Cour constitutionnelle, affirmant que ceux-ci seraient passés de 8 à 11 milliards de francs guinéens par an sous la gestion de l’ancien président.
S’agissant du patrimoine de l’accusé, Me Lamah a également remis en cause l’origine des fonds ayant servi à l’acquisition d’un duplex à Nongo et d’un immeuble à Dakar.
Au terme de son intervention, il a demandé à la Cour de déclarer Mohamed Lamine Bangoura, Amadou Diallo et Sidiki Sylla coupables des faits poursuivis, d’ordonner la confiscation de leurs biens et leur condamnation au paiement de 41 milliards de francs guinéens au profit de l’État.
L’avocate de Lancinet Kanko Kourouma a, pour sa part, dénoncé ce qu’elle considère comme une injustice subie par son client.
Elle a sollicité la condamnation de Mohamed Lamine Bangoura au paiement de plus de deux milliards de francs guinéens au titre des sommes réclamées par son client, ainsi qu’à 500 millions de francs guinéens à titre de dommages et intérêts.
Dans ses réquisitions, le ministère public a estimé que les faits de détournement de deniers publics, d’enrichissement illicite et de blanchiment de capitaux étaient établis à l’encontre des prévenus.
Le parquet a ainsi requis la déclaration de culpabilité de Mohamed Lamine Bangoura, d’Amadou Diallo et de Sidiki Sylla.
Pour la répression, le ministère public a demandé à la Cour de prononcer :
- 10 ans d’emprisonnement ferme contre chacun des prévenus ;
- une amende de 50 milliards de francs guinéens ;
- la confiscation de l’ensemble de leurs biens au profit de l’État ;
- la mise sous gestion de ces biens par l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC).
La défense plaide l’absence de preuves
Les avocats de la défense ont contesté l’ensemble des accusations formulées contre leur client. Me Fasciné Soumah a notamment soutenu que le dossier ne contenait aucun élément matériel permettant d’établir les infractions reprochées à Mohamed Lamine Bangoura.
« Mon client est en détention préventive depuis bientôt quatre ans. On l’accuse de détournement de deniers publics, d’enrichissement illicite et de blanchiment de capitaux portant sur des montants de 20 milliards, 15 milliards et 9 milliards de francs guinéens. Peut-on détourner de telles sommes à la Cour constitutionnelle sans que personne ne s’en aperçoive ? Ce dossier est vide. Nous demandons à la Cour de renvoyer Mohamed Lamine Bangoura des fins de la poursuite pour délit non constitué », a plaidé l’avocat.
Prenant finalement la parole pour sa propre défense, l’ancien président de la Cour constitutionnelle s’est montré bref : « Je m’en remets au jugement de Dieu. »
Après avoir entendu les parties civiles, le ministère public et la défense, la Chambre de jugement de la CRIEF a mis l’affaire en délibéré. La décision est attendue le 27 juin 2026, date à laquelle la juridiction dira si les charges retenues contre Mohamed Lamine Bangoura et ses coaccusés sont suffisamment établies pour entraîner leur condamnation.

