La Pharmacie centrale de Guinée (PCG-SA) est au cœur d’une enquête judiciaire portant sur de présumés détournements de deniers publics, des irrégularités dans les marchés publics et des dysfonctionnements dans la gestion des stocks de médicaments. Dans une instruction datée du 14 octobre 2026, le procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), Alphonse Charles Wright, a demandé à l’Office de répression des délits économiques et financiers (ORDEF) d’approfondir les investigations.
La gestion financière de la Pharmacie centrale de Guinée (PCG-SA) fait désormais l’objet d’investigations judiciaires. À l’origine de cette procédure, une dénonciation de l’Agence nationale de lutte contre la corruption et de promotion de la bonne gouvernance (ANLC-PBG), qui a relevé plusieurs anomalies dans la gestion de cette société publique chargée de l’approvisionnement de l’État en médicaments et produits de santé.
Dans son instruction adressée au directeur central de l’ORDEF, le procureur spécial près la CRIEF évoque des faits présumés de détournement de deniers publics, des violations des règles de passation des marchés publics et d’autres irrégularités susceptibles de recevoir une qualification pénale.
Une perte nette de plus de 100 milliards de francs guinéens en 2025
L’un des principaux éléments ayant motivé les investigations est la dégradation spectaculaire des résultats financiers de la PCG-SA en 2025.
Selon les éléments présentés dans le document, la société, créée en 2020, a enregistré une perte nette de 100,68 milliards de francs guinéens en 2025, contre un bénéfice de 2,8 milliards de francs guinéens en 2024.
Cette évolution contraste avec les résultats des années précédentes. Le bénéfice net était notamment passé de 933 millions de francs guinéens en 2021 à 7,6 milliards en 2023, avant de retomber à 2,8 milliards en 2024.
D’après le rapport de gestion cité dans l’instruction, ce retournement serait principalement lié à une marge commerciale devenue négative, à hauteur de 62,23 milliards de francs guinéens, ainsi qu’à la péremption et à la détérioration d’importants stocks de médicaments.
La société aurait également bénéficié, en 2025, de la libération intégrale de son capital social, évalué à 277,42 milliards de francs guinéens.
Plus de 85 milliards GNF de stocks périmés ou détériorés
L’inventaire réalisé par l’ANLC-PBG entre le 15 février et le 17 mars 2026 a mis en évidence d’importantes pertes liées aux médicaments périmés ou détériorés.
Selon les chiffres rapportés dans le document, ces stocks sont évalués à 85,67 milliards de francs guinéens au prix de vente, tandis que le rapport de gestion fait état d’une valeur de stock de 47,3 milliards de francs guinéens.
Cet écart de valorisation, qui reste à expliquer, figure parmi les points que les enquêteurs devront examiner.
La kétamine représente à elle seule 24,15 milliards de francs guinéens, soit 28,2 % de la totalité des pertes sur péremption et détérioration recensées par la mission. Les antibiotiques et les produits cardiovasculaires figurent également parmi les catégories les plus touchées.
L’instruction fait aussi état de plusieurs anomalies techniques constatées lors de la réception de certains produits pharmaceutiques : des livraisons de kétamine en ampoules au lieu des flacons prévus, du diazépam injectable sous-dosé et des solutés présentant des défauts de conditionnement.
Les investigations devront notamment établir les responsabilités dans la commande, la réception, le stockage et la distribution de ces produits.
Cinq fournisseurs particulièrement concernés
Les constats de l’ANLC-PBG mettent en évidence une concentration des livraisons périmées sur cinq fournisseurs : Kinapharma, Pharmanova, Nazounki, Entrance et Medinex. Les livraisons concernées remonteraient principalement à la période 2022-2023.
Le procureur spécial demande aux enquêteurs d’examiner les conditions dans lesquelles les marchés ont été attribués à ces entreprises, les quantités commandées, les produits effectivement réceptionnés ainsi que les circonstances dans lesquelles certains lots se sont retrouvés périmés.
L’enquête devra également déterminer si les procédures de mise en concurrence et les autorisations administratives requises ont été respectées.
Des soupçons d’irrégularités dans les marchés publics
Parmi les faits signalés figure le recours systématique aux marchés de gré à gré, entre 2021 et 2022, pour l’acquisition de médicaments et de dispositifs médicaux auprès d’une quinzaine de fournisseurs.
Selon l’instruction, ces marchés auraient été conclus sans mise en concurrence d’au moins trois candidats et sans autorisation préalable du ministre des Finances.
Un accord-cadre signé en décembre 2022 avec l’un des fournisseurs cités dans le dossier fait également l’objet d’un examen. Les conditions de cet accord auraient conduit à la réception de produits dont la durée de vie restante était particulièrement courte, en violation du seuil réglementaire de durée de vie résiduelle mentionné dans le document.
Les enquêteurs devront par ailleurs vérifier la régularité d’un marché de construction et de rénovation d’un entrepôt à Boké, évalué à près de 8,9 milliards de francs guinéens. Des soupçons de surfacturation par rapport à l’objet du contrat ont été signalés.
Autre opération à examiner : un virement de 75 milliards de francs guinéens effectué par le ministère de la Santé pour l’acquisition de kits sanitaires, sans expression préalable régulière des besoins, selon les constats rapportés.
Des soupçons de conflits d’intérêts à la direction
La question des conflits d’intérêts figure également parmi les axes majeurs de l’enquête.
Le document affirme que les directeurs généraux qui se sont succédé à la tête de la PCG-SA auraient été propriétaires de pharmacies privées concurrentes pendant l’exercice de leurs fonctions.
Une telle situation soulève des interrogations sur d’éventuels intérêts privés dans les circuits d’approvisionnement en médicaments.
Les enquêteurs sont ainsi chargés d’identifier les officines détenues directement ou indirectement par les anciens et actuels dirigeants concernés, puis de vérifier si elles ont bénéficié d’achats groupés, de tarifs préférentiels ou d’autres avantages auprès de fournisseurs également sollicités par la Pharmacie centrale.
Ces éléments devront être vérifiés dans le cadre de la procédure judiciaire.
Des défaillances dans la gestion et la traçabilité des stocks
Au-delà des pertes financières, l’ANLC-PBG a relevé plusieurs faiblesses dans le fonctionnement de la société.
Parmi les anomalies signalées figurent des différences entre les numéros de lots physiquement constatés et ceux enregistrés dans les documents théoriques, ainsi que l’absence de certaines fiches de stock sur le site de Manéah.
Des transferts de produits entre les agences régionales auraient également été enregistrés dans le système informatique sans que les bons physiques signés correspondants aient été retrouvés.
Les conditions de stockage sont elles aussi mises en cause. Dans plusieurs installations, des produits périmés et des médicaments encore valides auraient été conservés dans les mêmes magasins. À Manéah, certains stocks périmés auraient été entreposés à l’air libre, exposés aux intempéries avant leur incinération.
L’instruction souligne également des insuffisances dans la gouvernance et le contrôle interne, notamment l’absence d’une cartographie des risques et la prise de fonction tardive de l’auditeur interne, intervenue le 15 janvier 2026, après la clôture de l’exercice comptable concerné.
46,6 milliards GNF de créances sur le ministère de la Santé
La situation financière de la PCG-SA est également marquée par d’importantes créances et des délais de règlement particulièrement longs.
Selon les données reprises dans l’instruction, la créance détenue sur le seul ministère de la Santé s’élève à 46,6 milliards de francs guinéens, soit 53 % du total des créances clients.
Dans le même temps, le délai moyen de règlement des fournisseurs aurait dépassé 1 000 jours en 2025, contre 567 jours en 2024.
Les investigations devront notamment déterminer si certains fournisseurs ou débiteurs ont bénéficié de traitements préférentiels et établir les liens éventuels entre ces opérations et les autres irrégularités signalées.
L’enquête portera également sur une augmentation de capital de 43,9 milliards de francs guinéens, une avance de 8,83 milliards liée au projet de construction de l’agence régionale de N’Zérékoré, ainsi que sur l’utilisation des fonds consacrés à l’exploitation de la société en 2025.
L’ORDEF chargé d’approfondir les investigations
Dans son instruction du 14 octobre 2026, Alphonse Charles Wright demande à l’ORDEF de procéder à des vérifications complémentaires sur les différentes opérations mises en cause.
Les enquêteurs devront notamment examiner les contrats et bons de commande des fournisseurs concernés, les procès-verbaux de réception des médicaments, les fiches de quantification des besoins, les documents comptables et les procès-verbaux des réunions du conseil d’administration.
Ils devront également confronter les registres de stocks aux produits physiquement recensés et procéder aux auditions formelles des responsables concernés.
Selon le document, l’ANLC-PBG a déjà entendu plusieurs responsables successifs des achats, de la gestion des stocks et de l’assurance qualité, ainsi que des chefs d’agences régionales et des directeurs généraux ayant exercé depuis 2020. Ces entretiens devront être complétés par les actes d’enquête judiciaire requis.
L’objectif est de déterminer si les pertes constatées résultent de défaillances de gestion ou si certains faits sont susceptibles de constituer des infractions pénales, notamment des détournements de deniers publics, des faits de corruption, du favoritisme ou des faux en écriture publique.
À ce stade, les éléments présentés dans l’instruction constituent des constats et des soupçons à vérifier. L’enquête devra permettre d’établir les faits, de préciser les responsabilités individuelles et de déterminer les éventuelles suites judiciaires.
TBD/ Louis De Funès Diallo, Pour Mondemedia.info

